M94 – OÙ REPOSER SA TÊTE …

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     « Pendant qu’ils étaient en chemin, un homme lui dit : Seigneur, je te suivrai partout où tu iras. Jésus lui répondit : Les renards ont des tanières, et les oiseaux du ciel ont des nids ; mais le Fils de l’homme n’a pas où reposer sa tête… » Luc 9:57-58.

     Les âmes craignant Dieu, à l’écoute de la Sagesse de Jésus et à la vue des miracles qui se faisaient par ses mains, aspiraient à connaître la Source à laquelle Il puisait Son Autorité et Sa Douceur. Jésus disait et faisait de grandes choses d’une manière apparemment aisée. Ne dit-il pas un jour à quelques scribes au sujet d’un paralytique, auquel il avait pardonné les péchés : « Lequel est le plus aisé de dire : Tes péchés te sont pardonnés, ou de dire : Lève-toi, et marche… ? » Matt 9:5, et, aussitôt après, Il le guérit. Mais qui pouvait se douter, en voyant Jésus agir ainsi, que chaque parabole, chaque miracle Le rapprochait du Sacrifice ? Ainsi la demande de cet homme « de suivre Jésus partout où Il va… » sera-t-elle pour lui l’occasion d’apprendre exactement ce que cela implique dans sa vie. Jésus lui ouvrit les yeux sur le vrai mobile qui inspirait son désir de Le suivre. Et, par sa réponse abrupte, Jésus eut pour but, non pas de le décourager, mais de l’épurer de tout ce qu’il y avait encore de personnel ou de religieux dans sa décision.

     Notre Seigneur ne savait « où reposer sa tête » parce qu’Il n’avait rien à lui. La crèche où Il est né n’était pas à lui ; la barque d’où Il prêchait n’était pas à lui ; l’ânon sur lequel Il entra à Jérusalem n’était pas à lui ; la salle haute où Il fit la Pâque avec ses disciples n’était pas non plus à lui. La seule chose qu’on lui a donnée, ce fut la croix, cette croix qu’Il a portée, avant qu’elle-même ne Le porte, mais là, moins encore, Jésus ne put reposer sa tête. Et pas davantage, Jésus ne put se reposer sur Ses disciples ; dans le jardin de Gethsémané, Judas Le trahit ; les huit autres disciples restèrent en retrait ; les trois qu’Il prit avec lui s’endormirent, et, en plus, l’un d’entre eux, Pierre, Le renia, toutefois, lorsque le regard de Jésus se posa sur lui, il se repentit. La seule fois où Jésus reposa sa tête, ce fut dans le sépulcre, mais là, ce fut pour ne pas le rester longtemps, car Dieu Le ressuscita d’entre les morts. Tout ceci donc se trouvait contenu, et révélé dans la courte réponse que Jésus fit à cet homme. Il ne pouvait pas encore en saisir le sens, la dimension, la richesse et le but glorieux. Ne pas avoir « où reposer sa tête » signifie pour nous : ne pas cesser de marcher ici-bas, ne pas rechercher des appuis humains, confier sa vie, non pas à ce qui est « passager », c’est-à-dire, étranger à Dieu, mais à ce qui est spirituel, se confier dans la Volonté de notre Père qui est dans les cieux. Nous sommes appelés à avoir, par l’Esprit, une vie plus à l’image de Dieu qu’à celle de notre chair.

     « Comme Jésus se mettait en chemin, dit l’Écriture, un homme accourut, et, se jetant à genoux devant lui : Bon maître, lui demanda-t-il, que dois-je faire pour hériter la vie éternelle… ? » Marc 10:17. Jésus ne répondit pas directement à cet homme, mais plutôt à la manière dont il lui posa sa question. Dans cette appellation de « bon Maître » par déférence et pour attirer son attention, Jésus vit, en même temps, la sincérité et l’ignorance de celui qui s’adressait à lui. Certes, en lui répondant : « Pourquoi m’appelles-tu bon ? Il n’y a de bon que Dieu seul… » Marc 10:18, Jésus ne voulait pas dire, évidemment, que Lui-même ne l’était  pas. Mais cette appréciation était encore charnelle en ce que Jésus était plus que le « meilleur » d’entre les hommes, que cet homme eût pu rencontrer jusqu’alors. Car même en étant le « meilleur », le « plus sage », le « plus juste », parmi les hommes, Jésus ne saurait être comparé avec autrui d’après les « normes humaines ». Jésus est l’Incomparable ! Le Seigneur révéla donc à cet homme que ses aspirations spirituelles reposaient encore sur une conception personnelle de ce qui est bon et juste ; et que, de le laisser dans une telle relation à ce point mélangée, celui-ci aurait abouti inévitablement à une déception dans sa recherche de Dieu. Ce fut, en effet, ce qui se passa : « Jésus, l’ayant regardé, l’aima, et lui dit : Il te manque une chose ; va, vends tout ce que tu as, donne-le aux pauvres, et tu auras un trésor dans le ciel. Puis viens et suis-moi. Mais, affligé de cette parole, cet homme s’en alla tout triste, car il avait de grands biens… ». Et Jésus, qui, au cours de cet entretien « l’ayant regardé, l’aima… » Marc 10:21, ne le retint cependant pas. Cet homme préféra se reposer sur son bien, qui le perd, plutôt que de le perdre pour s’attacher à Celui qui, seul Juste, et capable de sauver et de justifier.

     L’homme aime à reposer sa tête quelque part ; il a besoin de se reposer sur quelque chose, sur une personne, ou sur une doctrine, ou sur lui-même. L’apôtre Paul, prenant Israël comme exemple, écrivit aux croyants de Rome : « Toi qui te donnes le nom de Juif, qui te reposes sur la Loi, qui te glorifies de Dieu… », et encore : « Toi donc, qui enseignes les autres, tu ne t’enseignes pas toi-même… » Rom 2:17, 21. Comment cela se peut-il ? Parce que l’esprit dans lequel le juif se reposait sur la loi fait qu’il se reposait, non pas sur la loi elle-même, mais sur la  tradition qui l’a altérée, et  même  remplacée, ainsi que   le   dit   Jésus   aux   pharisiens  et  aux  scribes : « Vous anéantissez  fort  bien le commandement de Dieu, pour garder votre tradition… » Marc 7:9. Jésus entendait souvent dire de la part des juifs qui l’écoutaient, qu’ils se reposaient sur Abraham, sur Moïse, sur Elie, ou sur quelque autre prophète, sur Jérusalem, ou même sur le temple. Certes, bien que la ville sainte ait été appelée à une destinée glorieuse dans le Dessein prophétique de Dieu, Jésus n’en dit pas moins à la femme samaritaine, qui soulevait cette question : « Femme, lui dit Jésus, crois-moi, l’heure vient où ce ne sera ni sur cette montagne (Garizim) ni à Jérusalem que vous adorerez le Père. Vous adorez ce que vous ne connaissez pas ; nous, nous adorons ce que nous connaissons, car le salut vient des Juifs. Mais l’heure vient, et elle est déjà venue, où les vrais adorateurs adoreront le Père en esprit et en vérité ; car ce sont là les adorateurs que le Père demande… » Jean 4:21-23. La manière humaine de se reposer sur des hommes de Dieu, sur des lieux saints, comme sur des préceptes érigés en dogmes n’est plus une relation spirituelle, mais superstitieuse ; dans la forme, la démarche est religieuse, mais le fond est magique.

     Où peut donc se reposer le racheté en qui demeure l’Esprit-Saint ? L’Esprit dont Jésus dit : « Le vent souffle où il veut, et tu en entends le bruit ; mais tu ne sais d’où il vient, ni où il va. Il en est ainsi de tout homme qui est né de l’Esprit… » Jean 3:8. Nous ne pouvons, en effet, nous reposer ici-bas sur le « bras de la chair », car, comme nos pères en la foi, nous reconnaissons que nous sommes « étrangers et voyageurs sur la terre… » Héb 11:13. Et lorsque l’Esprit lui-même vient à « se reposer », c’est précisément, dit l’Écriture, sur ceux dont il est dit : « Si vous êtes outragés pour le nom de Christ, vous êtes heureux, parce que l’Esprit de gloire, l’Esprit de Christ repose sur vous… » I Pier 4:14. Ceux qui subissent les tribulations que leur attire leur vie pieuse comprennent de quelle nature est le repos qui leur a été donné de la part du Seigneur, quand Il dit : « Venez à moi, vous tous qui êtes fatigués et chargés, et je vous donnerai du repos. Prenez mon joug sur vous et recevez mes instructions, car je suis doux et humble de cœur ; et vous trouverez du repos pour vos âmes. Car mon joug est doux, et mon fardeau léger… » Matt 11:28-30. S’assied-on sur un fardeau ? Se couche-t-on sur un joug ? Ces choses, au contraire, ne sont-elles pas faites pour être portées ? Et, en ce cas, comment peuvent-elles donc être rendues légère ? Mais le repos spirituel n’a rien de commun avec le repos terrestre. Car c’est en Jésus, notre Rocher spirituel, en qui notre tête, notre âme inquiète, agitée par toutes sortes de pensées trouve le vrai repos.

     En vérité, l’homme spirituel n’est jamais celui qui est porté, mais celui qui porte ; ce n’est pas celui à qui l’on donne du repos, et qui pourtant repose et apaise autour de lui ; ce n’est pas celui qui pose sa tête n’importe où, mais qui la redresse, sans faillir dans les mauvais jours, et sans se relâcher dans les bons. Le bonheur du racheté ne consiste pas à faire porter tout le poids de son âme sur ses frères en la foi, mais à leur apprendre à décharger leur âme sur le Seigneur. Ainsi que le dit l’Esprit à l’Église de Thyatire dans son combat contre la corruption et l’erreur : « Je ne mets pas sur vous d’autre fardeau ; seulement, ce que vous avez, retenez-le jusqu’à ce que je vienne… » Apo 2:24-25. Une telle consolation spirituelle n’est connue que de celui qui a accepté de ne pas se reposer ici-bas, jusqu’au terme de son pèlerinage terrestre.