M65 – UN HOMME PARFAIT …

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       « Nous bronchons tous de plusieurs manières. Si quelqu’un ne bronche point en paroles, c’est un homme parfait, capable de tenir tout son corps en bride. Si nous mettons le mors dans la bouche des chevaux pour qu’ils nous obéissent, nous dirigeons aussi leur corps tout entier… Toutes les espèces de bêtes et d’oiseaux, de reptiles et d’animaux marins, sont domptés et ont été domptés par la nature humaine ; mais la langue, aucun homme ne peut la dompter ; c’est un mal qu’on ne peut réprimer ; elle est pleine d’un venin mortel. Par elle, nous bénissons le Seigneur notre Père, et par elle nous maudissons les hommes faits à l’image de Dieu. De la même bouche sortent la bénédiction et la malédiction. Il ne faut pas, mes frères, qu’il en soit ainsi… » Jac 3:2-3 et 3:7-10.

     « Un homme parfait… », l’est-il en tout, ou l’est-il déjà en une seule chose ? Ou l’est-il, d’abord, en une chose qui lui permette de le devenir en toutes ? D’après les paroles de Jacques : « Celui qui ne bronche pas en paroles est un homme parfait… ». Ainsi, celui qui a dompté sa langue est donc parfait en cette chose précise ; or, une langue domptée n’est pas seulement le premier stade de la perfection, mais en est l’ultime manifestation, car ceci révèle que cet homme est capable de tenir, non seulement sa langue, mais aussi tout son corps, ses pensées et ses sens en bride, selon que le dit l’Écriture : « Si nous mettons le mors dans la bouche des chevaux pour qu’ils nous obéissent, nous dirigeons aussi leur corps tout entier … » Jac 3:3. Par la langue, l’Écriture sous-entend notre cœur, nos sentiments, notre caractère. Tenir sa langue en bride, c’est témoigner déjà d’une vie dans « l’amour, la joie, la paix, la patience, la bonté, la bénignité, la fidélité, la douceur, la tempérance… », c’est-à-dire, exprimer « le fruit de l’Esprit… » Gal 5:22. Ainsi, chaque fois que l’on ouvre la bouche… l’on donne un fruit.

     Lorsque nous sommes surpris, ou que nous avons une frayeur, ou lorsque nous recevons un coup, ou que nous nous croyons offensés, il arrive que des mots ou des paroles puissent s’échapper de nos lèvres, que nous n’oserions redire sitôt après. Quelle que soit la cause, une chose est sûre, nous n’avons pas été maîtres de notre langue, et, aucun de nous n’a échappé à cela. Nous comprenons donc combien grand est l’effort demandé, mais combien plus grande encore est la patience du Seigneur à notre égard. Mais, à ce propos, y a-t-il donc un effort à faire ? Assurément, d’autant plus que dans l’esprit du temps présent, l’effort est considéré comme une oppression, une tyrannie. Cependant, la même épître enseigne que « Si quelqu’un croit être religieux, sans tenir sa langue en bride, mais en  trompant  son  cœur,  la  religion  de  cet  homme  est  vaine… » Jac 1:26. Un cavalier peut-il diriger un cheval, s’y maintenir, et tirer sur les rênes sans qu’un effort soit exigé de sa part ? D’où l’on comprend qu’une « religion vaine » n’est que le résultat d’aucun effort.

     L’effort de perfection pour tenir notre langue en bride est soutenu par quelqu’un de plus grand que nous, et qui le rend possible. Dieu, par Sa souveraine Majesté, par Sa Présence au-dedans de nous, nourrit nos forces. Notre effort résulte de notre empressement, et notre empressement provient de notre amour pour Dieu, en réponse à l’Amour infini de Dieu envers  nous par Jésus-Christ, qui s’est abaissé jusqu’à nous. En face de cet admirable et insondable mystère, le sens des paroles du sage s’éclaire, lorsqu’il dit : « Ne te presse pas d’ouvrir la bouche, et que ton cœur ne se hâte pas d’exprimer une parole devant Dieu ; car Dieu est au ciel, et toi sur la terre : que tes paroles soient donc peu nombreuses… » Ecc 5:1.

     Nous le savons, l’œil, l’oreille, la main, peuvent être autant « d’occasions de chute ». Mais ce que l’œil voit, ce que l’oreille entend ou que la main saisit sont toutes des choses, de loin ou de près, qui sont extérieures à nous-mêmes. En effet, l’œil, l’oreille ou la main ne sauraient par eux-mêmes faire pécher, si ce n’est par un contact ou à partir de quelque chose de personnel ou extérieur. Mais la langue, sans qu’il soit nécessaire de voir, d’entendre ou de toucher, peut détruire, diviser, empoisonner les esprits, sans avoir besoin d’autre chose que d’elle-même.

     User de sa langue est donc bien difficile. Tel, en effet, prenant à cœur la situation de son frère, s’entend dire qu’il critique ou s’ingère dans les affaires d’autrui ; tel autre la prenant aussi à cœur, mais n’en parlant à personne, s’entend dire qu’il est égoïste ou qu’il est indifférent à tout ; tel est profond et discret, mais ne fait pas montre de sa science, s’entend dire qu’il ne sait rien ou qu’il est suspect parce que l’on ne sait pas ce qu’il pense. Inversement, tel autre est sot et, comme il ne sait de quoi parler, s’attire cette parole : « L’insensé même, quand il se tait, passe pour sage… » Prov 17:28, alors que, bien souvent, le sage qui parle paraît sot… aux oreilles des sots ! En cela éclate cette vérité de Jésus lorsqu’il dit : « Car Jean Baptiste est venu, ne mangeant pas de pain et ne buvant pas de vin, et vous dites : Il a un démon. Le Fils de l’homme est venu, mangeant et buvant, et vous dites : C’est un mangeur et un buveur, un ami des publicains et de gens de mauvaise vie… » Luc 7:33-34. D’où l’on voit qu’un homme, fût-il parfait, ne le sera jamais pour tous.

     Qui n’a pas connu cet étrange sentiment, qui est de ressentir une sorte de « contentement » inavoué, en disant une parole que l’on sait blesser ou attrister son frère, alors que nous l’aimons… ? Nous devons donc résister à ce « malin plaisir » dont on a horreur, et qui appartient à la nature humaine. Nous ne soupçonnons guère combien mauvaise peut être notre propre nature, et c’est à cet égard que l’Écriture dit : « Ne fais donc pas attention à toutes les paroles qu’on dit, de peur que tu n’entendes ton serviteur te maudire ;  car ton cœur a senti bien des fois que tu as toi-même maudit les autres… »  Ecc 7:21-22. « L’homme parfait » sait cela, et, en plus, il sait aussi qu’il n’est pas possible de nuire à autrui par sa langue, sans se nuire à soi-même. Et c’est en considérant le mal qu’il s’est fait à lui-même, qu’il peut constater celui qu’il a fait à autrui, jusqu’à ce que ses yeux s’ouvrent. Aussi fait-il siennes les paroles du sage : « Celui qui veille sur sa bouche et sur sa langue préserve son âme des angoisses… » Prov 21:23.

     Jésus dit : « C’est de l’abondance du cœur que la bouche parle… » Matt 12:34. Nos paroles, en effet, sont révélatrices de notre état spirituel. Et quand  l’homme spirituel dit ce qu’il pense, il doit aussi penser ce qu’il dit. Car si toute parole fausse fait du mal, une parole vraie peut en faire aussi. En effet, la franchise seule n’est pas une vertu, car elle sert bien souvent à « justifier » l’esprit de critique ou la propre justice. Parler avec vérité, c’est s’exprimer avec franchise, mais dans l’amour et au moment approprié.

     « La source, écrit Jacques, fait-elle jaillir par la même ouverture l’eau douce et l’eau amère… ? » Jac 3:11. Cela ne se peut, en effet ; et, quand l’on sait que cette « source » indique notre bouche, nous nous sentons quelque peu repris… ! Cette parole est à rapprocher de celles, dans un tout autre contexte, que Jésus adresse à l’Église de Laodicée : « Ainsi, parce que tu es tiède, et que tu n’es ni froid, ni bouillant, je te vomirai de ma bouche… » Apo 3:16. La position spirituelle la plus trompeuse et réprouvée est bien celle de demeurer « tiède ». Et cette « tiédeur » correspond, pour ce qui est de la source, aux « eaux saumâtres » qui est le mélange d’eaux douces et d’eaux salées, et, en ce qui concerne la bouche, à des paroles « douces-amères », c’est-à-dire, insinuantes ou hypocrites.

       L’homme « parfait » qui soupire après les eaux douces, tout en ayant, certes, encore besoin d’éliminer les dernières eaux amères de son cœur, l’est déjà aux yeux de son Seigneur, en ce qu’il a discerné et rejeté le mélange des deux ; c’est-à-dire, la « tiédeur » des paroles pieuses  « ayant l’apparence de la piété, mais reniant ce qui en fait la force… » II Tim 3:5. Aussi, notre seul désir et notre joie, sont-ils de n’être habités que par des pensées et des paroles inspirées de cette douceur « … de la sagesse d’en haut étant premièrement pure, ensuite pacifique, modérée, conciliante, pleine de miséricorde et de bons fruits, exempte de duplicité, d’hypocrisie… » Jac 3:17, et contribuant ainsi à la paix et à l’édification mutuelle.