M64 – SI VOUS AIMEZ …

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   « Si vous aimez ceux qui vous aiment, quelle récompense méritez-vous ? Les publicains aussi n’agissent-ils pas de même ? Et si vous saluez seulement vos frères, que faites-vous d’extraordinaire ? Les païens aussi n’agissent-ils pas de même ? Soyez donc parfaits, comme votre Père céleste est parfait… » Matt 5:46-48.

     L’amour pour son prochain est ce dont on parle le plus, et que l’on connaît le moins ; et il n’est pas nécessaire de se sonder longtemps, pour s’apercevoir que l’on ne sait pas aimer vraiment. Mais, l’important est-il de « savoir » ou de « devoir » aimer pour tout simplement… aimer ? Il arrive que le fait d’ajouter tel adverbe, avant ou après un verbe, en particulier celui d’aimer, pour en préciser le sens puisse, soit en accentuer soit en réduire la force. Or, Jésus dit : « Que votre parole soit oui, oui, non, non ; ce qu’on y ajoute vient du Malin… » Matt 5:37. Ces paroles sollicitent la netteté de nos sentiments et de notre pensée, et cette clarté s’étend à toutes choses, donc à l’amour. Car, justement, aimer se suffit à lui-même par la force qu’il contient. C’est ici cette sobriété divine qui sauvegarde l’intégrité et la vérité des choses.

     « Si vous aimer ceux qui vous aiment… ! », Jésus parle ici, non de l’absence, mais déjà d’une présence d’amour dans les cœurs ; mais d’un amour qui n’est pas encore prêt à « … excuser tout, à croire tout, à espérer tout, à supporter tout… » I Cor 13:7. Il s’agit d’un amour qui s’attend à recevoir la même chose en retour, sinon plus. Il n’est pas difficile, en effet, d’aimer ceux qui ont les mêmes idées, les mêmes doctrines, les mêmes opinions bonnes ou mauvaises sur les choses ou sur les personnes… mais, dans ce cas, ce n’est pas « s’aimer les uns les autres » dont il s’agit, mais, bien plutôt de « se complaire les uns avec les autres ». Le véritable amour entre les frères ne découle pas des similitudes ou des affinités ; il ne repose pas sur ce que les âmes savent ou pensent de la même manière, mais sur la richesse de la personnalité des âmes elles-mêmes, aussi différentes soient-elles. Car, qu’est-ce que l’amour, si ce n’est l’acceptation et la force de ne jamais renoncer à se supporter.

     L’ Amour est cette Vérité vivante qui a le plus besoin, non d’explications, mais de manifestations. Il peut, certes, consister en des services rendus, mais il est plus que cela encore; l’amour découle de la personne, il est une présence et une source qui communiquent le désir et la  force de porter les fardeaux les uns des autres, en vue de se préparer à entrer dans le Royaume des cieux. Car, c’est justement cette Éternité et le Retour de Jésus, vers lesquels nous soupirons, qui rendent doux tous les « sacrifices » fait par l’amour. Aussi, est-ce quand cette Vérité de l’Éternité dans les cœurs s’estompe que Jésus, sur cette terre, annonce que « l’iniquité s’accroissant, la charité du plus grand nombre se refroidira… »  Matt 24:12.

     Nous avons de quoi être confus de ce que, dans le fait « d’aimer ceux qui nous aiment », comme dans celui « de saluer seulement nos frères », le Seigneur ne voit aucune différence d’avec les païens, qui agissent de la même manière entre eux. Le domaine spirituel est différent, mais la démarche est, en effet, la même. D’autre part, cette absence d’amour à l’égard d’autrui, nous la rencontrons déjà dans les paroles de Jean, disant à Jésus : « Maître, nous avons vu un homme qui chasse des démons en ton Nom ; et nous l’en avons empêché, parce qu’il ne nous suit pas… » Marc 9:38. De même, dans un tout autre domaine, Jacques fait dire à ceux qui voient un homme riche entrer dans l’assemblée avec un anneau d’or et un habit magnifique : « Toi, assieds-toi ici à cette place d’honneur… », et au pauvre, entré en même temps que lui : « Toi, tiens-toi là debout ! ou bien : Assieds-toi au-dessous de mon marchepied… », et l’apôtre d’ajouter : « Ne faites-vous pas en vous-mêmes une distinction, et ne jugez-vous pas sous l’inspiration de pensées mauvaises…? » Jac 2:3-4.

     Il n’est pas de plus claire révélation de notre état spirituel, que notre aptitude ou notre difficulté à aimer.  De plus,  d’une personne qui manifeste l’amour véritable, le témoignage, selon les uns ou les autres varie. Certes, Jésus a dit : « A ceci tous connaîtrons que vous êtes mes disciples, si vous avez de l’amour les uns pour les autres… » Jean 13:35. Jésus dit ces paroles, d’abord par rapport à « ceux du dehors » à cause du témoignage à rendre, et, tout autant, au sujet de la communion fraternelle entre « ceux du dedans ». Or, ceux qui aiment selon l’Esprit ne se rencontrent pas nécessairement parmi ceux qui déploient le plus de zèle visible, et, par-là, ne sont souvent pas remarqués comme étant des âmes ayant l’amour. C’est ici l’opprobre de ceux qui possèdent vraiment l’Amour. Car leur amour est ce ciment de patience et de charité qui unit les pierres les unes aux autres, « liant spirituel » que les yeux charnels n’aperçoivent pas, ou peu, une fois l’édifice bâti, ou en train de l’être… ! L’âme qui possède une vertu, ou un don particulier de Jésus, doit toujours s’attendre à ce qu’il soit mis en doute, car la méchanceté frappe toujours ce qui est le plus vrai dans un cœur.

     En réalité, qu’aimons-nous en l’autre ? Est-ce lui-même tel qu’il est, ce qui nous plaît en lui, ou encore ce en quoi il nous ressemble ? Aimons-nous d’une manière désintéressée ? Si oui, alors nous agirons dans notre amour comme dans ce qui nous appartient en propre. Christ dit, en effet, « Donne à quiconque te demande, et ne réclame pas ton bien à celui qui s’en empare… » Luc 6:30. Sommes-nous prêts à aimer autrui sans contrepartie, sans gratitude de sa part ? Sans doute, pensons-nous : seule une créature totalement identifiée à Jésus-Christ peut pratiquer de telles  Paroles… ! Or, si nous sommes amenés à faire une telle conclusion, c’est donc que nous reconnaissons, en ce qui nous concerne, la distance qui nous sépare encore des Paroles de Jésus.

     « Seigneur, fasse que nous nous aimions les uns les autres… ! » Cette prière souvent entendue, vient d’un bon sentiment, mais révèle aussi un aveuglement sur les causes du manque d’amour. Elle révèle qu’une personne, priant ainsi, pense toujours, consciemment ou non, à d’autres plutôt qu’à elle-même. Car, une âme qui souffre de l’absence de l’amour, avant tout souffre et prie pour elle-même. Et, quand bien même penserait-elle être la meilleure entre toutes, elle sera néanmoins convaincue par l’Esprit-Saint qu’elle est la première a en avoir besoin.

     Il n’est pas simple d’aimer ; aussi, seule, la révélation de l’Amour de Dieu, du Père céleste, qui  dut abandonner, pour nous son Fils aux souffrances de la croix, afin que nous ne connaissions jamais un tel abandon, peut nous rendre capable d’aimer. Car le constat révélateur est, non seulement de n’avoir pas aimé, mais aussi d’avoir mal aimé. Tout cela ne se fait pas sans un long chemin, heureusement jalonné de victoires à cet égard, un chemin aussi long que le sera le temps de notre vie. Certes, il nous est donné par la Grâce de Dieu, des « moyens » dans la Parole, c’est-à-dire, des promesses pour fortifier notre foi, des exemples de la part des prophètes et des justes pour apprendre la patience, des exhortations nous stimulant à la sanctification, mais, au sujet de l’amour, il n’y a pas de « moyens de grâce », si ce n’est d’être pénétrés de l’Amour de Christ en nous.

     Toutes les raisons, que l’on se donne, de ne pas aimer, sont autant de « raisons » d’aimer. En effet, c’est en découvrant les différences, les divergences, les désaccords, ou que tout nous oppose, ou que personne n’est aimable, que l’Amour trouve, précisément par là même, les raisons « appropriées » d’aimer. La Lumière de l’Esprit suffit pour repousser les ténèbres, qui seront  vaincues par elle. Ce sont les ténèbres même qui manifestent la nécessité d’être éclairé, et qui donnent tout son sens à la mission de la Lumière. De même, l’amour est fait pour surmonter l’insoutenable des désaccords et des critiques… l’animosité, la jalousie donnent donc tout son sens à la mission de l’Amour de Dieu, car l’Amour est fait pour être là … où il n’est pas ! De nous tous, qui est suffisant pour ces choses ? Personne ! À l’exemple de l’Amour, nous sommes donc appelés à être justement ce que nous n’avons encore jamais été.