M415 – UN MÊME SORT …

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  « Oui, j’ai appliqué mon cœur à tout cela, j’ai fait de tout cela l’objet de mon examen, et j’ai vu que les justes et les sages, et leurs travaux, sont dans la main de Dieu, et l’amour aussi bien que la haine ; les hommes ne savent rien : tout est devant eux. Tout arrive également à tous : même sort pour le juste et pour le méchant, pour celui qui est bon et pur et pour celui qui est impur, pour celui qui sacrifie et pour celui qui ne sacrifie pas ; il en est du bon comme du  pécheur, de celui qui jure comme de celui qui craint de jurer. Ceci est un mal parmi tout ce qui se fait sous le soleil, c’est qu’il y a pour tous un même sort ; aussi le cœur des fils de l’homme est plein de méchanceté, et la folie est dans leur cœur pendant leur vie ; après quoi, ils vont chez les morts. Car, qui est excepté… ? » Ecc 9:1-3.

  Sonder les paroles de l’Ecclésiaste demande un certain « courage », ce n’est pas un livre vers lequel l’on accourt autant que vers d’autres livres de la Parole de Dieu. Nous le redoutons quelque peu, mais nous sommes-nous demandés pourquoi ? La raison ne serait-elle pas que ce sage ait justement dit des vérités et fait des constatations que nous nous sommes faites nous-mêmes jusqu’à ce jour, sans oser les exprimer, de peur de passer pour pessimistes, ou manquant de foi, aux yeux d’autrui ou à nos propres yeux ? « J’ai fait de tout cela l’objet de mon examen… », dit l’Ecclésiaste, en effet, la prière n’empêche pas la réflexion et la réflexion ne s’oppose pas la prière ; car unir la prière et la réflexion rend accessible notre cœur au discernement spirituel, que nous inspire l’Esprit de Dieu.

  L’Ecclésiaste a étudié et approfondi les pensées des sages sur leur temps, sur leurs semblables et sur eux-mêmes. Ils ont relevé que les événements, bons et mauvais, pouvaient atteindre tous les hommes, mais sans nécessairement les changer, et tant que le monde est monde, il y aura toujours le bien et le mal. La vie est un recto-verso,  un recto positif et un verso négatif, l’un n’est pas sans l’autre. Pourrions-nous concevoir le bien sans le mal ? Cependant, vouloir ôter le verso d’une feuille, c’est-à-dire, la seconde page, aboutirait à ce que la feuille n’existe plus. Il n’est pas possible d’enlever un côté sans son côté opposé. Il en est de même en cette vie, ôter le mal pour ne laisser que le bien, le monde ne serait plus le monde, et l’homme ne serait plus éclairé sur le mal qui l’habite et ne concevrait pas la nécessité d’être convaincu de péché, pour en être délivré : Matt 13:29.

  Au cours des générations, les hommes ont recherché et sondé le problème du mal, qui demeure sans réponse, tout au moins venant de l’homme lui-même, car, dit l’Ecclésiaste : « les hommes ne savent rien. Tout est devant eux… ». Il est profondément éclairant de connaître la pensée et la réponse de Jésus en telles situations. Ainsi, à des personnes qui lui rapportèrent ce qui était arrivé à des Galiléens dont Pilate avaient mêlé le sang à celui de leurs sacrifices, Jésus répondit : « Croyez-vous que ces Galiléens fussent de plus grands pécheurs que tous les autres Galiléens, parce qu’ils ont souffert de la sorte ? Non, je vous le dis. Mais si vous ne vous repentez, vous périrez tous également… ». Et, pour illustrer encore son propos, Jésus dit : « Ou bien, ces dix-huit personnes sur qui est tombée la tour de Siloé et qu’elle a tuées, croyez-vous qu’elles fussent plus coupables que tous les autres habitants de Jérusalem ? Non, je vous le dis. Mais si vous ne vous repentez, vous périrez tous également… » Luc 13:2-5. Dans la Pensée de Jésus la présence du mal, avant d’être dans le monde, est avant tout dans le cœur de l’homme.

  Jésus répondit donc aux questions des auditeurs, qui ne s’attendaient sans doute pas à des réponses, qui devaient leur parler si profondément. Jésus ne s’étendit pas sur la cause de ces événements, mais sur le fait que chacun peut être concerné par les situations tragiques. Car il est dans la nature de l’homme de s’interroger au sujet de situations pouvant lui paraître injustes, « non méritées ». Sans vouloir éluder nos questions, Jésus apporte des réponses, qui, à leur tour, suscitent en nous des questions, auxquelles nous avons à répondre à nous-mêmes. Pour Jésus, il est important d’éclairer notre conscience autant que notre intelligence à l’égard de toutes choses. Or, notre aspiration spirituelle est à la mesure de la conscience de notre besoin d’être spirituellement transformés.

  Les victimes d’un événement douloureux n’ont, dans l’urgence, ni le temps ni la force de penser aux sens de ce qui les frappent. Mais Jésus, à cet égard, nous introduit dans la dimension d’une compréhension spirituelle, qui éclairant le sens de nos vies, change notre vie même. Et ceci peut se produire de façon fortuite, comme ce jour où, est-il écrit, Jésus « vit, en passant, un homme aveugle de naissance. Ses disciples lui firent cette question : Rabbi, qui a péché, cet homme ou ses parents, pour qu’il soit né aveugle ? Jésus répondit : ce n’est pas que lui ou ses parents aient péché ; mais c’est afin que les œuvres de Dieu soient manifestées en lui. Il faut que je fasse, tandis qu’il est jour, les œuvres de celui qui m’a envoyé ; la nuit vient, où personne ne peut travailler. Pendant que je suis dans le monde, je suis la lumière du monde… » Jean 9:1-5. Les disciples, comme Jésus, virent cet aveugle-né, et la vue de cet infirme suscita en eux une pensée et un sentiment tout-à-fait autres que ceux de Jésus. Dans le fait d’être aveugle, et surtout de l’être  depuis la naissance, les disciples  y virent la conséquence d’une transgression. Aussi, pour toute réponse et surtout afin de se rassurer eux-mêmes, les disciples en vinrent à trouver la cause à leurs yeux : le péché, le péché commis par lui, ou transmis par ses parents. Or, la réponse de Jésus fut inattendue, en ce que cette rencontre donna à Jésus l’occasion, non pas de montrer les effets d’un péché, mais de « manifester les Œuvres de Dieu ». Et, au travers de la guérison de l’aveugle-né, Jésus ouvrit en même temps les yeux spirituels de ceux qui étaient plus prompts à juger qu’à compatir.

  Ainsi, tout en demeurant mystérieuses pour nous, toutes choses, parfois contre toute apparence, accomplissent le Plan de Dieu, quel que soit le Dessein de Dieu, d’agir ou de ne pas agir. L’Ecclésiaste nous montre que le croyant comme l’incroyant peuvent avoir « le même sort ». C’est donc à partir de son vécu que l’Ecclésiaste constate que, non seulement les « travaux des hommes », mais que « l’amour aussi bien que la haine sont dans les mains de Dieu », expression désignant l’inexorabilité de l’existence du bien et du mal ici-bas. Mais la dimension spirituelle nous donne la force d’accepter les choses les plus difficiles qui, parmi les moins agréables, s’avèrent être les meilleures pour nous. Il y a, à première vue, « un même sort pour tous », avec, entre autres, cette différence, en ce que ce « même sort » n’est pas la fin d’une chose ou la conclusion d’une vie, mais contient une vision nouvelle de la vie spirituelle.

  Un même sort indique que tout être humain, qu’il soit croyant ou incroyant, peut donc connaître les mêmes sortes d’épreuves ici-bas. La différence entre l’incroyant et le croyant se situe donc à l’intérieur de celui-ci. Contrairement à l’esprit positif naturel qui est davantage un caractère qu’un don, la Miséricorde de Dieu nous apprend que, quand bien même notre confiance faiblirait, le don de la Grâce y remédie en étant plus grande que la faiblesse. Car la sagesse de Dieu nous apprend que les croyants ne sont pas des âmes « privilégiées », mais « façonnées » par Lui, en ceci que les épreuves subies nous dépouillent jusqu’à mettre au jour ce que nous étions intérieurement devenus en Dieu, et que nous n’avions pas soupçonné jusqu’alors. En ceci s’éclaire la profondeur de la parabole de Jésus au sujet de l’ivraie semée parmi le blé, dont la nature ici est non seulement les méchants, mais avant tout le mal lui-même, et dont les serviteurs dirent au Maitre : « Veux-tu que nous allions l’arracher ? Non, dit-il, de peur qu’en arrachant l’ivraie, vous ne déraciniez en même temps le blé. Laissez croître ensemble l’un est l’autre jusqu’à la moisson… » Matt 13:28-30. Il n’est pas de blé sans ivraie, de là l’admirable Sagesse de Jésus nous enjoignant de conserver l’ivraie autant que le blé en vue de la vie spirituelle. Cette vérité, en même temps paradoxale et vitale,  nous apprend que nous ne grandissons et ne nous affermissons souvent que… par ce qui nous est contraire.