M207 – PRESSÉ DES DEUX COTÉS …

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  « Mais s’il est utile pour mon œuvre que je vive dans la chair, je ne saurais dire ce que je dois préférer. Je suis pressé des deux côtés : j’ai le désir de m’en aller et d’être avec Christ, ce qui de beaucoup est le meilleur ; mais à cause de vous il est plus nécessaire que je demeure dans la chair. Et je suis persuadé, je sais que je demeurerai et que je resterai avec vous tous, pour votre avancement et pour votre joie dans la foi, afin que, par mon retour auprès de vous, vous ayez en moi un abondant sujet de vous glorifier en Jésus-Christ… » Phil 1:22-26.

  Conduit et inspiré par le Saint-Esprit, l’apôtre Paul n’en était pas moins susceptible d’éprouver des sentiments, des nobles émotions découlant de la vie spirituelle en lui. Ne les exprima-t-il pas à l’égard de ses frères et sœurs en la foi, quand, s’adressant aux Corinthiens, il écrit : « C’est dans une grande affliction, le cœur angoissé, et avec beaucoup de larmes, que je vous ai écrit, non pas afin que vous fussiez attristés, mais afin que vous connussiez l’amour extrême que j’ai pour vous… » II Cor 2:4 Ce n’était, certes, pas par doute, ni par manque de confiance en Dieu que Paul souffrait, mais parce qu’il était assiégé chaque jour par les soucis que lui causaient les églises, au point d’écrire : « Qui est faible, que je ne sois faible ? Qui vient à tomber, que je ne brûle… ? » II Cor 11:29. Aussi l’apôtre éprouvait-il le désir de s’en aller et d’être avec Christ, et, en même temps, la nécessité de demeurer et de rester avec ses frères et sœurs pour leur « avancement » et pour leur « joie dans la foi ».

  L’apôtre était donc amené à discerner entre ce qui était son désir légitime de partir et la nécessité de rester, et ce fut cette nécessité qu’il discerna par obéissance, dans laquelle il savait attendre pour chaque chose le Temps de Dieu. Ainsi avons-nous nous-mêmes à distinguer entre nos désirs personnels, même pour Dieu, et, spirituellement, la nécessité d’une œuvre à accomplir. Cependant, s’il était possible de ne suivre, infailliblement, que les aspirations spirituelles du cœur, le croyant en viendrait, tôt ou tard, à prendre sa propre voie pour la Voie du Seigneur. Car même l’homme le plus spirituel, qui penserait ne pouvoir faire que la Volonté de Dieu, ne saurait, tôt ou tard, empêcher l’orgueil de s’élever dans son cœur. Toutefois, paradoxalement, le désir de notre moi et la nécessité selon l’Esprit, qui se trouvent aux extrêmes de nos choix, réalisent l’équilibre de notre vie spirituelle. Ainsi, ces aspirations apparemment contradictoires, loin de s’opposer entre elles, constituent la sagesse de l’homme spirituel : sagesse qui consiste à comprendre qu’une victoire spirituelle est celle qui, toujours, tient compte de la faiblesse humaine, car la faiblesse rend la victoire durable en ce qu’elle nous apprend à dépendre uniquement de la Force de Dieu. Ainsi, de cette apparente contradiction, Dieu transforme les « parties contraires » en « parties complémentaires », lesquelles, en s’interpénétrant, contribuent à l’accroissement spirituel de notre vie intérieure.

  En maints domaines, l’apôtre Paul vécut cet état d’être pressé entre des événements de toutes sortes. D’ailleurs, l’un des sens du verbe grec est celui d’être « tiraillé » ; ce qui exprime bien le combat intérieur des réflexions et des interrogations spirituelles, que lui suscitaient les moments cruciaux de son ministère. En effet, l’homme spirituel porte ses frères et sœurs dans son cœur. Il vit, spirituellement, en fonction d’eux et non en fonction de lui-même, même si ces croyants, pour lesquels il prie, ne le savent pas, Dieu le sait. L’apôtre Paul, se rendant à Jérusalem où il sera arrêté par les anciens des Juifs, dit aux frères venus d’Éphèse auprès de lui à Milet : « Et maintenant voici, lié par l’Esprit, je vais à Jérusalem, ne sachant pas ce qui m’y arrivera ; seulement, de ville en ville, l’Esprit-Saint m’avertit que des liens et des tribulations m’attendent. Mais je ne fais pour moi-même aucun cas de ma vie, comme si elle m’était précieuse, pourvu que j’accomplisse ma course avec joie, et le ministère que j’ai reçu du Seigneur Jésus, d’annoncer la bonne nouvelle de la Grâce de Dieu… » Act 20:22-24. Plus loin, abordant à Tyr : « Les disciples, dit l’Écriture, poussés par l’Esprit, disaient à Paul de ne pas monter à Jérusalem… » Act 21:4. Enfin, arrivés à Césarée, rapporte Luc le médecin bien-aimé, qui accompagnait Paul dans son voyage : « Comme nous étions là depuis plusieurs jours, un prophète, nommé Agabus, descendit de Judée, et vint nous trouver. Il prit la ceinture de Paul, se lia les pieds et les mains, et dit : Voici ce que déclare le Saint-Esprit : L’homme à qui appartient cette ceinture, les Juifs le lieront de la même manière à Jérusalem, et le livreront entre les mains des païens. Quand nous entendîmes cela, nous et ceux de l’endroit, nous priâmes Paul de ne pas monter à Jérusalem. Alors il répondit : Que faites-vous, en pleurant et en me brisant le cœur ? Je suis prêt, non seulement à être lié, mais encore à mourir à Jérusalem pour le Nom du Seigneur Jésus. Comme il ne se laissait pas persuader, nous n’insistâmes pas, et nous dîmes : Que la volonté du Seigneur se fasse… ! » Act 21:10-14. Les hommes spirituels savent distinguer entre l’obstination et la direction de l’Esprit.

  Qui ne serait donc pressé par ce message prophétique, par les sentiments fraternels de la part des croyants et, en même temps, par ses propres émotions ? L’on comprend que l’apôtre pût être tiraillé  par les diverses solutions qui lui étaient présentées. Comment discerner la Direction du Seigneur lorsque l’Esprit-Saint, qui a averti Paul des liens et des tribulations qui l’attendent, est le même Esprit par lequel les disciples de Tyr étaient poussés à lui dire de ne pas monter à Jérusalem ? En effet, l’Esprit par lequel Paul était « lié » pour aller à Jérusalem, semble, en même temps, au travers des frères le dissuader de s’y rendre. En fait, il n’y a aucune contradiction entre ces diverses paroles, qui sont complémentaires. Car si l’Esprit, en effet, a « parlé » à Paul, comme il a aussi  « parlé » par le prophète Agabus, il ressort de l’Écriture que l’Esprit a « poussé » les frères de Tyr. En fait, l’Esprit de Dieu, qui a parlé à « l’esprit » de Paul et par « l’esprit » d’Agabus, a « parlé », en réalité, non à « l’esprit », mais aux « sentiments » vrais des frères de Tyr. C’est-à-dire que le Saint-Esprit communiqua à leurs sentiments les effets dramatiques de la prophétie qu’Agabus adressa à Paul. Ceci nous révèle que l’Esprit comprend la faiblesse de nos sentiments qui expriment, dans un premier temps, la crainte de souffrir lors de situations difficiles qui surgissent dans le chemin de l’obéissance. Alors l’Esprit-Saint agit en transformant les sentiments de crainte en ce sentiment spirituel de la joie que suscite l’Approbation de Dieu qui accompagne toute obéissance avec ses conséquences : obéissance qui se révèle finalement, non pas contraignante, mais intérieurement libératrice.

  L’apôtre Paul écrit aux Corinthiens : « Nous sommes pressés de toute manière, mais non réduits à l’extrémité ; dans la détresse, mais non dans le désespoir ; persécutés, mais non abandonnés ; abattus, mais non perdus ; portant toujours avec nous dans notre corps la mort de Jésus, afin que la vie de Jésus soit aussi manifestée dans notre corps. Car nous qui vivons, nous sommes sans cesse livrés à la mort à cause de Jésus, afin que la vie de Jésus soit aussi manifestée dans notre chair mortelle. Ainsi la mort agit en nous, et la vie agit en vous… » II Cor 4:8-12. Et, écrit-il encore aux Colossiens : « Je me réjouis maintenant dans mes souffrances pour vous ; et ce qui manque aux souffrances de Christ, je l’achève en ma chair, pour son corps, qui est l’Église… » Col 1:24. Cette « mort en nous », cette « vie en vous », c’est ici le fardeau de l’intercession et les douleurs de l’enfantement spirituel que l’apôtre, au service de ses frères et sœurs, a acceptés de porter. Or, chaque croyant né de nouveau porte avec lui dans son corps la « mort de Jésus » et la « vie de Jésus ». Et cela, non pas alternativement : la vie puis la mort, la mort puis la vie ; mais simultanément : la vie et la mort. En effet, si tantôt la vie, tantôt la mort se succédaient en nous, notre vie spirituelle ne serait guère différente de la vie de notre âme fragile et instable, faite de « hauts et de bas ». Tandis que la mort et la vie de Jésus, agissant en même temps, ne s’annulent pas l’une l’autre, mais constituent la Force spirituelle motrice de notre vie intérieure, ainsi que la constance de notre avancement dans la foi.

  « Toutes les fois que vous mangez ce pain et que vous buvez cette coupe, écrit Paul aux Corinthiens, vous annoncez la mort du Seigneur, jusqu’à ce qu’il vienne… » I Cor 11:26. Cette Mort du Seigneur que nous célébrons lors de la Sainte-Cène est une Mort aussi « vivante » que Sa Vie. Jésus, notre Sauveur, s’abaissa jusqu’à la mort même de la Croix, de laquelle a jailli la Vie. Son obéissance ne le préserva pas de la souffrance, du sein de laquelle Il s’écria : « Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné… ? » Matt 27:46. Mais ce sont précisément ces Paroles, exprimant Son indicible sentiment d’abandon, qui rendent témoignage de Sa Piété et de Sa Fidélité au Père céleste. Et c’est dans cette Profondeur de Jésus que plongent les racines de notre fidélité envers Lui, laquelle, par Sa Mort agissante, reçoit la force de Sa Vie impérissable en nous.