M202 – NOUS SOMMES SINCÈRES …

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  « Joseph se souvint des songes qu’il avait eus à leur sujet, et il leur dit : Vous êtes des espions ; c’est pour observer les lieux faibles du pays que vous êtes venus. Ils lui répondirent : Non, mon Seigneur, tes serviteurs sont venus pour acheter du blé. Nous sommes tous fils d’un même homme ; nous sommes sincères, tes serviteurs ne sont pas des espions. Il leur dit : Nullement ; c’est pour observer les lieux faibles du pays que vous êtes venus. Ils répondirent : Nous, tes serviteurs, sommes douze frères, fils d’un même homme au pays de Canaan ; et voici, le plus jeune est aujourd’hui avec notre père, et il y en un qui n’est plus… » Gen 42:9-13.

  L’Écriture rapporte qu’« Israël (Jacob) aimait Joseph plus que tous ses autres fils, parce qu’il l’avait eu dans sa vieillesse ; et il lui fit une tunique de plusieurs couleurs. Ses frères virent que leur père l’aimait plus qu’eux tous, et ils le prirent en haine. Ils ne pouvaient lui parler avec amitié… » Gen 37:3-4. Or, Joseph « qui rapportait à leur père leurs mauvais propos » eut encore deux songes concernant ses frères, ainsi que ses parents. Dans le premier : « Nous étions à lier des gerbes au milieu des champs ; leur dit-il, et voici, ma gerbe se leva et se tint debout, et vos gerbes l’entourèrent et se prosternèrent devant elle… » Et dans le second songe : « Voici, le soleil, la lune et onze étoiles se prosternaient devant moi… » Gen 37:7-9. Ces songes ne firent qu’augmenter la haine de ses frères contre lui, et son père, ne comprenant pas encore, le réprimanda. Un jour, Jacob envoya Joseph vers ses frères qui faisaient paître les troupeaux ; ceux-ci, le voyant venir, décidèrent de le tuer, mais finalement le vendirent à des marchands ismaélites qui se rendaient en Égypte : Gen 37:27-28. Là, Joseph connut maintes vicissitudes : fausse accusation, prison, oubli ; puis élévation par Pharaon qui l’établit gouverneur de tout le pays d’Égypte. Une famine survint dans tous les pays, et, de Canaan où ils habitaient, Jacob envoya ses fils en Égypte pour acheter du blé, mis en réserve par la prévoyance de Joseph, inspiré de l’Éternel. Joseph reconnut ses frères, et la souffrance causée par la méchanceté de leur acte envers lui se raviva dans son âme. Joseph, sans se faire d’abord connaître à eux, les désigna comme étant des espions, mais leur rendit l’argent du blé acheté à leur grande confusion. Il leur demanda de faire descendre avec eux Benjamin, son propre frère, dernier fils de Jacob. Joseph les mit de la sorte à l’épreuve, travaillant leurs cœurs jusqu’à ce qu’ils reconnussent leur culpabilité, et l’accomplissement des songes qu’il avait eus… pour leur bien ! Et c’est alors qu’il se fit connaître à ses frères, eux qui, en se présentant devant lui, lui avaient dit : « Nous sommes sincères… »

  La manière d’agir de Joseph fut à même de rappeler à ses frères leur acte répréhensible, refoulé au fond d’eux-mêmes pendant vingt-deux ans… ce qui les amena à se dire l’un à l’autre : « Oui, nous avons été coupables envers notre frère, car nous avons vu l’angoisse de son âme, quand il nous demandait grâce, et nous ne l’avons pas écouté ; c’est pour cela que cette affliction nous arrive… » Gen 42:21. Jusqu’alors, ils s’étaient crus sincères, mais ils se trompaient eux-mêmes par un faux raisonnement, dans le sens que leur sincérité découlait du fait qu’ils se sentaient victimes de la préférence de leur père à l’égard de Joseph, injustice qui, à leurs yeux, justifiait leur attitude blâmable.

  La Parole de Dieu nous apprend comment, en la personne de Moïse, un élan sincère dans le but d’aider peut aboutir à l’effet inverse du résultat attendu, du moins dans un premier temps : « Moïse, est-il écrit, fut instruit dans toute la sagesse des Égyptiens, et il était puissant en paroles et en œuvres. Il avait quarante ans, lorsqu’il lui vint dans le cœur de visiter ses frères, les fils d’Israël. Il en vit un qu’on outrageait, et, prenant sa défense, il vengea celui qui était maltraité, et frappa l’Égyptien. Il pensait que ses frères comprendraient que Dieu leur accordait la délivrance par sa main ; mais ils ne comprirent pas. Le jour suivant, il parut au milieu d’eux comme ils se battaient, et il les exhorta à la paix : Hommes, dit-il, vous êtes frères, pourquoi vous maltraitez-vous l’un l’autre ? Mais celui qui maltraitait son prochain le repoussa, en disant : Qui t’a établi chef et juge sur nous ? Veux-tu me tuer, comme tu as tué hier l’Égyptien ? A cette parole, Moïse prit la fuite, et il alla séjourner dans le pays de Madian, où il engendra deux fils… » Act 7:22-29. « Il pensait que ses frères comprendraient… » Voilà donc en quoi se résuma la déconvenue, la cruelle déception de Moïse. Or, visiter ses frères sous l’oppression, faire régner la paix entre eux, former le projet de les délivrer, n’était-ce point-là chose légitime ? Y avait-il meilleur sentiment ? Moïse « pensait que », mais son peuple ne comprit pas. Et non seulement ses frères ne comprirent pas, mais Moïse lui-même n’était pas davantage prêt ; car il avait agi avant le temps fixé par Dieu, aussi quarante ans furent-ils nécessaires à le préparer pour être leur libérateur. Dans la Volonté divine, la pensée d’agir et la patience sont inséparables, car c’est toujours dans le terreau de la patience que la Pensée de l’Esprit germe, croît et donne son fruit au temps de Dieu.

  « Moïse pensait que… ». Que de fois, nous-mêmes, n’avons-nous pas dit, ou décidé, ou entrepris quelque chose pour Dieu, parce que nous en avions, pensions-nous, l’intime conviction, alors que nous avions pris le sentiment de notre propre assurance pour l’Approbation ou la Direction de Dieu ? En combien de choses n’avons-nous pas aussi « pensé que » nos frères et sœurs en la foi, peut-être Dieu Lui-même, « comprendraient » notre façon de parler, d’être ou d’agir ? Or, le fait même d’aimer et de servir Dieu, ainsi que nos frères, ne nous garantit pas automatiquement de faire ce qui est bien ou ce qui est juste selon Sa Pensée. La cause en est notre sincérité naturelle, qui, mêlée encore à notre amour pour Dieu, occupe la place qui seule revient au discernement spirituel, au point de croire notre idée de la Vérité au lieu de la Vérité elle-même. D’où il ressort que plus que l’ignorance, plus que l’erreur même, c’est notre sincérité qui nous égare, c’est elle qui fait que nous désobéissons au Seigneur « de bonne foi », car nous avons oublié que sincérité n’est pas synonyme de vérité.

  L’Action de l’Esprit-Saint agit sur nos sentiments, mais nos sentiments ne sauraient témoigner à eux seuls de la Vérité. L’apôtre Paul écrit aux Corinthiens : « Pour moi, il m’importe fort peu d’être jugé par vous, ou par un tribunal humain. Je ne me juge pas non plus moi-même, car je ne me sens coupable de rien ; mais ce n’est pas pour cela que je suis justifié. Celui qui me juge, c’est le Seigneur… » I Cor 4:3-4. Paul, sauvé par la Grâce de Dieu, ne se découvre ni n’éprouve plus aucun sentiment de culpabilité, cependant il ne se repose pas sur le témoignage de ce qu’il ressent, mais sur le témoignage en lui de l’Esprit de Christ qui l’a affranchi. L’apôtre écrit aux Philippiens : « Ce n’est pas que j’aie déjà remporté le prix, ou que j’aie déjà atteint la perfection ; mais je cours pour tâcher de le saisir, puisque moi aussi j’ai été saisi par Jésus-Christ. Frères, je ne pense pas l’avoir saisi ; mais je fais une chose : oubliant ce qui est en arrière et me portant vers ce qui est en avant, je cours vers le but, pour remporter le prix de la vocation céleste de Dieu en Jésus-Christ… » Phil 3:12-14. En disant avec sincérité, d’une part : « je ne me sens coupable de rien… » et, d’autre part : « Je ne pense pas l’avoir saisi… » Ce ne sont là, ni des paroles de propre assurance, ni, à l’inverse, des paroles de doute ou d’interrogation que l’apôtre exprime, mais le fait que Dieu le connaît mieux qu’il ne se connaît lui-même. Ce dont il est sûr cependant, c’est qu’il a été « saisi par Jésus-Christ… », aussi court-il avec autant d’humilité que d’assurance dans la foi vers ce but. Nos propres sentiments ne correspondent pas nécessairement aux choses spirituelles qui nous habitent. Il est, en effet, tels sentiments qui nous font ressentir des choses spirituelles que nous n’avons pas reçues… et tels autres, à l’inverse, qui font que nous ne ressentons pas nécessairement les choses spirituelles, que, cependant, nous possédons.

  La sincérité est un élan spontané de la nature profonde. Sincère, était l’homme, disant à Jésus : « Seigneur, je te suivrai partout où tu iras… », et à qui Jésus répondit : « … Les renards ont des tanières, et les oiseaux du ciel ont des nids ; mais le Fils de l’homme n’a pas où reposer sa tête… »  Luc 9:57-58. Sincère, était Pierre, disant à Jésus : « Seigneur, où vas-tu… ? », et à qui Jésus répondit : « Tu ne peux pas maintenant me suivre où je vais, mais tu me suivras plus tard. Seigneur, lui dit Pierre : Pourquoi ne puis-je pas te suivre maintenant ? Je donnerai ma vie pour toi. Jésus répondit : Tu donneras ta vie pour moi ! En vérité, en vérité, je te le dis, le coq ne chantera pas que tu ne m’aies renié trois fois… » Jean 13:36-38. Que ce soit donc l’empressement, ou la sollicitude qui les animait à l’égard de Jésus, ces hommes ne pouvaient pas déjà percevoir tout ce que suivre et servir Jésus devaient impliquer dans leur vie. Leurs paroles nous apprennent qu’ils avaient surestimé leur force. Car le zèle sincère est souvent révélateur de l’homme qui ne connaît pas ses limites, et de cette ignorance découle la propre assurance ! Il ressort de ceci que même, et surtout, dans le domaine spirituel, il ne nous est pas possible de « vivre au-dessus de nos moyens », et que nous sommes appelés à discerner et à vivre fidèlement et pleinement ce que nous avons déjà reçu, en attendant ce que nous recevrons plus tard avec la Force d’en-haut, qui nous sera donnée à ce moment-là.